Rome et ses marchés

Entrer dans un marché public, c’est entrer chez les gens du pays, pratiquement dans leur cuisine. C’est apprendre à connaitre les us et coutumes des citoyens de ce coin du monde. Ainsi, à Rome, il y a cinq grands marchés ouverts pour la plupart du lundi au samedi: le marché de Campo dei Fiori, le marché Trionfale, le marché Piazza Vittorio Emmanuelle II, le marché Piazza Testaccio et le marché Porta Portese. J’habite (temporairement) tout à côté du Marché Campo dei Fiori, le plus central, un vrai marché urbain à l’européenne. C’est-à-dire, avec fruits, légumes, petits pots, fromages, vêtements, casseroles et compagnie, et avec des boutiques collées tout autour qui complètent l’offre : boucheries, charcuteries, épiceries fines, boulangeries et pâtisseries. On se sent un peu comme Alice au pays des Merveilles… gastronomiques.
Différemment de chez nous, où les échanges entre producteurs et clients sont plutôt courtois, il arrive ici que les vendeurs soient davantage sous pression : la journée n’est pas toujours évidente et il faut vendre à tout prix, pour pouvoir vivre et pour plusieurs, survivre.
Si vous passez entre les étals en touriste, vos achats sont forcément restreints, puisque vous ne cuisinez pas beaucoup en voyage, au grand dam et souvent au mécontentement manifeste de certains détaillants. Une grand-mère, nonna, nous a vertement engueulées et chassées de son étal parce que nous voulions seulement prendre des photos de ses (superbes) produits. En ville, a Roma, ça se comprend. L’engueulade, en Italie, c’est aussi une manière quotidienne de faire du théâtre. Chez nous, je ne pense pas qu’un photographe en balade se ferait vilipender dans un marché public. Plutôt le contraire.
La traçabilité, ça aussi, il faut en faire son deuil dans ces marchés d’Europe, du moins pour une grande quantité de produits. C’est entendu, on nous indique si le produit vient de la région, puis du pays, mais de là à en faire connaitre la provenance exact, on oublie ça. En plus, ce n’est pas toujours le producteur lui-même qui est sur place. Mais, au moins, les produits venant d’Italie sont bien identifiés.
Au Campo dei Fiori, je n’ai pas trouvé non plus de producteurs bios, en tout cas aucun s’affichant comme tel. Je dois dire que cela m’a un peu surprise, si près des nouvelles traditions de la grande cuisine gastronomique, dans la cour de Carlo Petrini, le créateur du Slow Food, si près aussi des chefs célèbres, parmi les plus exigeants qui soient. Quand j’ai demandé pourquoi, personne ne semblait intéressé à me répondre. Le bio ? Connais pas.
Pourtant, j’avais lu le matin même dans le journal Le Monde qu’en France, on prévoyait cette année une augmentation de vingt pourcent (20%) des produits biologiques sur les marchés. Bien sûr. Mais… qui est en train de s’emparer de ce vocable magique, «le bio» ? Je vous le donne en mille : eh oui, les grandes chaines, les grandes surfaces, qui en ont vu là, avec la prise de conscience populaire de l’impact sur la santé de la nourriture trash, un nouvel intérêt financier. On sait déjà que les multinationales du World Food achètent les terres bios des paysans là où tout le monde crève de faim et engagent ces mêmes paysans (pour des salaires de famine) pour développer une nouvelle monoculture (plus rentable) dite biologique, capable de répondre au volume international de la distribution dite «santé». Objectif ? As usual: le profit. Et le petit producteur là- dedans ? Et bien! Où il vend aux grandes chaines (souvent à perte) où il crève. Point final.
D’où, j’en suis plus que jamais persuadée, la nécessité de connaître exactement la provenance des aliments que nous achetons. Les marchés publics sont, à court terme, la réponse à cette dynamique autonomiste de l’économie agricole, qui s’appuie sur la production locale de producteurs artisans indépendants, qui ont la fierté de ce qu’ils produisent.
Évidemment, ici à Rome, il y a longtemps que les marchés locaux font vivre les producteurs régionaux. Rappelons qu’il y a 25 000 entreprises dans l’alimentaire aux USA pour nourrir 320 millions de personnes et 1,5 millions de PME en Italie pour nourrir 60 millions d’Italiens. Ça signifie immensément plus de choix dans les produits pour les Italiens. Alors, même quand on ne sait pas, dans les marchés de Rome, ce que le mot «bio» signifie, on se rend compte rapidement qu’ici, un produit de qualité, on connait ça parfaitement. La compétition est féroce, les produits sont très, très beaux et très, très primeurs. Voyez plutôt :
etal-rome legumes-italiens
fromage-italien-chevre bouffe-italienne marche-italien artichauts-italie
À cette époque de l’année, on a encore beaucoup de légumes d’été comme des haricots de toutes sortes, des laitues, des radis mais on est aussi des produits «de saison» : courges, topinambours, artichauts, truffes noires et blanches (!), fraises et petits fruits d’automne. Évidemment, en novembre, les tomates offertes ont perdu un peu de leurs couleurs et sont plus dures et plus acides. On a beaucoup d’autres choix.
Il demeure que dans une grande ville comme Rome, le marché reste un lieu joyeux, rassembleur, convivial, rempli de choses à découvrir, à gouter, à apprendre. Il y a pour chaque producteur une façon de travailler différente, personnelle, une manière recherchée pour présenter les produits.
Voilà une façon vraie et directe d’entrer en relations avec les gens. Pas étonnant que chez ces bons vivants italiens les marchés publics soient parmi les trésors chéris de tous, bien au-delà des multiples splendeurs architecturales en nombre infini, mais envahis par les touristes. Car la beauté des marchés, que ce soit les nôtres au Québec ou ceux qui sont au cœur des plus belles villes du monde, c’est qu’ils ont tous en commun d’être vivants.
Diane Seguin et MPS

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